Rechercher

Sans voiture, entre ville et campagne : bilan de notre année 1 !

Dernière mise à jour : 2 sept.


Dans mon "tuktuk" personnel pour aller prendre le bus pour la gare d'Angoulême


Au printemps 2021, mon conjoint Benoît et moi avons annoncé que nous nous installions avec nos deux filles en région (il y a peu, j’aurais écrit « province » mais c’est tendre le bâton pour se faire battre en tant qu’« ex-parisienne »). Nous venions en effet de nous porter acquéreurs d’une maison située à La Couronne, en Charente, entre ville et campagne, à l’orée d’un bois.

Nombreux ont alors été nos proches qui, demi-sourire aux lèvres, nous ont posé la fatidique question :

« Alors vous allez acheter une voiture ?! »

Dans le ton employé, un mélange d’évidence mais aussi d’ironie, amusés que deux « écolos » revendiqués comme nous cèdent enfin aux sirènes du confort de la voiture individuelle.


Dire que cela ne m’a pas traversé l’esprit serait mentir. C’était même, pour moi aussi, une étape quasi incontournable de cette installation en région. Et encore plus avec deux petites à conduire chaque jour à l’école, de potentiels clients à visiter à gauche, à droite, les courses à gérer (adieu la supérette au coin de la rue et la boulangerie au pied de l’immeuble !) etc.. Mais agacée par la récurrence de la question dans notre entourage et encouragée par la volonté de Benoît qui, vierge de toute vie en dehors de l’Ile-de-France (mise à part sa petite enfance en Australie), ne voyait pas bien en quoi c’était une obligation, j’ai fini par me piquer au défi : « Et si, nous nous installions dans notre nouvelle maison sans acheter de voiture ?! ».


Vive le triporteur !


Arrivés sur place le week-end du 15 août à l’aide d’une voiture de location, nous nous sommes rapidement mis en quête d’un véhicule non motorisé qui allait pouvoir, en plus de nos 2 vélos, nous aider à assurer nos trajets du quotidien. Et c’est à Mérignac, dans la banlieue de Bordeaux, dans un magasin dédié à la réparation et à la vente de vélos d’occasion, que nous allions trouver notre bonheur : un vélo cargo triporteur ! Je vous passe l’étape – non négligeable – du retour dudit vélo cargo à La Couronne, en 11h (dont un bon tiers de nuit), à la force du mollet du Percheron… et oui la batterie, déjà pas prévue pour faire un trajet aussi long, n’était même pas chargée à fond… Et dès le lendemain, nous disions au-revoir à notre voiture de location. Quelques jours plus tard, les filles faisaient leur rentrée en carrosse à trois roues flambant neuf !


Deux questions nous ont alors été fréquemment posées, parfois avec une curiosité légitime, d'autres fois avec un ton presque accusateur, qui pouvait sous-entendre que nous étions des irresponsables, voire de mauvais parents :


❓ « Et si tu as besoin de faire un achat en dernière minute ? » : ledit achat n’était pas précisé mais nous y reviendrons, nous sommes installés à moins d’1 km d’une supérette et de 2 kms d’un supermarché, où nous pouvons nous rendre sans souci en quelques coups de pédales. Et une fois que c’est fermé, voiture ou pas, nous sommes tous logés à la même enseigne ! ❓


❓ « Et si tu as une urgence ? » : Il est toujours possible d’utiliser l’option « faire appel à un ami » (Jean-Pierre Foucault, si tu me lis…) ou alors d’appeler les pompiers / les urgences etc. Souvent en cas de vrai urgence, déplacer une personne en voiture n’est pas forcément la meilleure solution… ❓


Un an plus tard, nous voici, avec la satisfaction intacte quant à notre choix, que ce soit par rapport à nos convictions environnementales ou de santé (« Mangez, bougez ! »), mais aussi l’agréable surprise d’un bénéfice inattendu : la richesse des interactions sociales quand vous possédez ce genre de destrier! Grâce à lui, nous sommes connus « comme le loup blanc » au sein de notre petite commune et il ne se passe quasiment pas un jour sans que des automobilistes nous suivent du regard, les yeux écarquillés, et surtout pas une semaine sans qu’une personne curieuse mais bienveillante nous interpelle pour en savoir plus à son sujet. Nous avons ainsi pu échanger avec un tas de personnes avec lesquelles nous n’aurions probablement jamais discuté sinon !


L’envie de rempiler pour une 2ème année est donc bien là. Mais avant ça, nous souhaitons vous livrer les clefs qui, selon notre expérience personnelle, et au-delà de notre détermination à toute épreuve, ont été les garantes du succès de cette « expérimentation ».


Un contexte géographique et professionnel favorable


En cherchant notre nouveau lieu de vie, il a été rapidement clair pour nous, avant même d’envisager de tout faire à vélo cargo, que nous ne souhaitions pas dépendre d’une voiture au quotidien. En effet, nous trouvions incohérent de vouloir mener une vie plus alignée avec nos valeurs, notamment écologiques, en nous rapprochant de la nature, et de devoir à notre tour contribuer à la dégrader par nos trajets quotidiens. Pour rappel, en 2019, la voiture représentait 20% de l'empreinte carbone d'un français moyen, soit 2 tonnes de CO2eq, ce qui correspond à l'empreinte totale (incluant donc non seulement les transports mais aussi l'alimentation, le logement et tout ce que nous consommons) que nous devrions atteindre d'ici 2050 si nous souhaitons respecter l'Accord de Paris, qui vise à limiter la hausse des températures à +1,5°C à horizon 2100. L'enjeu est bien significatif !


Nous avons donc fait le choix de nous installer dans une commune du Grand Angoulême, dotée de l'essentiel des commodités : boulangerie, quelques commerces, marché hebdomadaire, écoles allant jusqu'au collège, centre de santé, théâtre (avec d'ailleurs une excellente programmation qui évite de devoir systématiquement aller sur Angoulême pour les sorties culturelles) etc.

Et surtout desservie par les transports en commun, en l’occurrence un bus à haut niveau de service (BHNS). En semaine, il circule un toutes les 10-15 minutes en moyenne jusqu'à 22h… c’est pas le métro mais c'est déjà pas mal ! Avec un petit challenge tout de même : nous vivons à 1km du premier arrêt (et oui, on vit en début de campagne !)… Par ailleurs, nous avons eu l’agréable surprise de découvrir que le magasin Super U, situé à 2kms de notre maison, propose quelques voitures de tourisme à la location (pour pas très cher d’ailleurs) dont nous avons pu bénéficier une petite dizaine de fois durant cette année.


Autre point qui nous semble important de mentionner : nous exerçons tous deux notre activité essentiellement de la maison. Je suis indépendante. Une grande partie de mon activité se réalise en télétravail et/ou encore sur Paris, où se trouvent l’essentiel de mes clients. Benoît est en reconversion, dans le domaine de l’agroécologie. Il passe donc la majeure partie de son temps à agrader et cultiver notre terrain de 1,8 ha (la moitié est boisée mais tout de même). Nous n’avons donc pas besoin de nous rendre sur notre lieu de travail tous les jours, voire plusieurs fois par jour, ni de sillonner les routes pour exercer nos métiers. Et si je m’autorise à louer une voiture de temps à autres pour des besoins professionnels, j’essaie tout de même de favoriser au maximum les mobilités douces et il m’arrive fréquemment de refuser des opportunités qui ne me permettraient pas d’avoir un impact raisonné en termes de déplacement. Faire de la sensibilisation aux enjeux environnementaux ne justifie pas tout et il m’est aujourd’hui possible de déléguer certaines missions à des personnes aussi compétentes que moi en local, ce que je n’hésite pas à faire (et elles me « renvoient l’ascenseur » quand elles ont à leur tour des opportunités sur mon territoire).


Un voisinage de bonne volonté


Probablement aussi surpris qu’amusé par notre choix, un de nos plus proches voisins a rapidement proposé de nous prêter de temps à autre sa voiture. Ce geste nous a grandement rendu service, notamment en hiver, quand la nuit tombe tôt.

En effet, notre rue débouche directement sur une route départementale à la sortie de la Couronne, sur laquelle les fans de vitesse s’en donnent à cœur joie.


Le dangereux carrefour entre notre rue et la départementale


Et il nous est vite apparu que rentrer avec les filles à vélo-cargo à la nuit tombée serait particulièrement dangereux. Or, une de leurs activités extra-scolaires terminant à 18h le mercredi, nous avons dû emprunter de manière hebdomadaire sa voiture à notre voisin sur la période novembre-février, pour pouvoir faire l’aller-retour de 4kms requis en toute sécurité. Rageant…

De façon plus ponctuelle, un autre couple de voisins nous a dépanné à quelques reprises de leur voiture tandis que d’autres sont venus nous chercher de retour de vacances en gare d’Angoulême.


Quand on parle de solidarité à la campagne, nous avons pu constater qu'elle existe bien ! Nous en sommes rassurés et extrêmement reconnaissants. Mais si nous essayons d’étendre la réflexion au-delà de notre petit microcosme, il paraît fondamental qu’au sein de notre société, nous réapprenions l’entraide. A savoir proposer de rendre des services, créer du lien mais aussi ne pas hésiter à demander de l’aide (au pire on vous dit non). J’ai été éduquée selon le précepte que ce n’était pas « poli » de demander. Il m’a fallu déconstruire un certain nombre de mécanismes pour être plus (je ne dis pas encore totalement) à l’aise avec le fait de le faire. Comme dirait Benoît, « Si tu ne demandes pas, tu n'as pas !»


Inspirer pour inciter à l'action en fonction de son contexte


Est-ce un choix facile à assumer tous les jours ? Non. Je concède quelques grands moments de solitude ou quelques pics de stress. Comme lorsque, arrivant avec un TGV tardif de Paris, j’ai dû plusieurs fois rentrer à pied entre l’arrêt de bus et la maison, en m’éclairant avec mon téléphone portable sur les derniers mètres. Ou comme lorsque je rate le dernier bus et que je trouve in extremis à la conférence à laquelle j’assiste un covoiturage pour pouvoir rentrer (oui maman, il m’est arrivé de monter en voiture avec des inconnus…). Ou encore quand j’ai une intervention professionnelle à 5 kms de chez moi et qu’il se met à pleuvoir des torrents alors que je suis à vélo. Il y a quelques paragraphes, je parlais de détermination à toute épreuve… c’est bien le cas. Il faut une volonté quasi sans faille pour assumer son choix en pareilles circonstances et résister à la tentation de courir chez un concessionnaire (ou de surfer sur les occasions du Bon Coin) dès le lendemain. Mais les bénéfices le reste du temps, que ce soit pour l’environnement, mais aussi pour notre santé ou encore notre portefeuille, font vite oublier ces déconvenues.


Est-ce un choix que nous pensons applicable à tout le monde ? De façon aussi radicale que nous, probablement pas. Mais si nous sommes capables de nous passer de véhicule en étant une famille de 4 en vivant entre ville et campagne, est-il vraiment possible de justifier d’avoir « vraiment besoin » de deux voitures lorsqu’on vit en couple dans une grande ville ? Si nous sommes capables de gérer l’intégralité de nos courses avec notre vélo-cargo (ou en optimisant nos rares locations de voiture en en profitant pour faire un gros plein de ce que nous ne pouvons pas acheter au marché hebdomadaire), est-il vraiment possible de justifier d’aller chercher son pain à 200 m de chez soi en voiture ?

❓ « Et les personnes en situation de handicap, vous y avez pensé ? » me brandit-on régulièrement comme une belle excuse pour ne surtout pas avoir à changer soi-même… cette poussée subite d’altruisme de la part de gens qui généralement - du moins pour ceux que je connais un peu - ne se soucient pas vraiment au quotidien des difficultés de ces personnes me laisse toujours perplexe… Je précise que j’ai un oncle et une tante lourdement handicapés physiquement qui, eux, bizarrement ne m’ont jamais posé la question, ayant bien compris que l'objet de notre démarche n'était pas de remettre en question leur mobilité déjà réduite… ❓


Enfin, à chaque fois que je prends le BHNS, je constate qu'il est pour l'essentiel rempli de jeunes, de seniors et de personnes issues de classes sociales défavorisées, qui n'ont pas vraiment le choix car elles n'ont pas ou plus la possibilité ou les moyens de posséder un véhicule. Alors qu'en parallèle, s'allonge la file de voitures transportant un unique passager et que les rares pistes cyclables sont relativement vides...


Nous ne donnons pas de leçons (et si vous interprétez ces mots comme cela, c’est dommage mais vous êtes libres de vos ressentis… ou alors est-ce la dissonance cognitive qui parle ?! 😉). Nous nous considérons comme des pionniers, des précurseurs qui par leurs choix, peuvent inspirer et montrer l’étendue des possibles aux autres. Charge à chacun ensuite de se positionner comme il le souhaite par rapport à cela. Si cet article vous interpelle, voici les questions à se poser selon nous :

  • Avons-nous la possibilité de réduire certains trajets ? Ou d’en faire une partie en mobilité active ? Avons-nous la possibilité d’optimiser nos déplacements en en regroupant certains ?

  • ·Avons-nous vraiment besoin d’autant de véhicules que ceux que nous possédons ? Pouvons-nous nous séparer de l’un d’eux ? Si nous ne pouvons pas nous passer d'une voiture, avons-nous besoin d’une aussi grosse ? Et pourquoi ne pas envisager de la prêter ?

  • Avons-nous la possibilité d’emprunter un véhicule autour de nous ? Avons-nous la possibilité de mutualiser certains déplacements avec d’autres personnes ?

  • De façon plus structurante : notre lieu de vie fait-il encore sens pour nous par rapport à notre travail / nos loisirs / l’école des enfants ? Ou à l’inverse notre travail / nos loisirs / l’école des enfants font-ils sens par rapport à notre lieu de vie ? Serait-il envisageable d’opérer certains changements ?

A noter : Nous ne nous engageons volontairement pas dans cet article dans un débat véhicule thermique vs électrique car il s’agit ici avant tout de sobriété et donc de réduire sa mobilité.


Penser l’avenir


Une question qui revient régulièrement est celle du futur, notamment quand nos filles seront plus grandes. La vraie question derrière est certainement : "Vont-ils finir par craquer ?"

Et honnêtement aujourd’hui, je n’en sais rien. Il est vrai que nos écolos en herbe ne vont probablement pas tenir des années et des années dans la caisse de notre vélo-cargo. Il est clair que notre contexte revendiqué en haut comme favorable ne l’est pas tant que ça : le Grand Angoulême, notre commune et plus spécifiquement notre quartier ne sont clairement pas des territoires de cyclistes.


Mais voici quelques pistes auxquelles nous réfléchissons et aimerions nous atteler dans les mois et années à venir (si vous en avez d'autres à partager, n'hésitez pas !):


💡 Changer pour un autre type de vélo de type un long tail, qui permet même de transporter des adultes et plus de 150kg de charge (là où le nôtre aujourd'hui c'est plus la moitié).

Modèle aperçu récemment au Décathlon du coin


💡 Apprendre à nos filles à faire du vélo en milieu urbain, à nos côtés. J'en profite pour évoquer succinctement le projet porté par la Fédération française des Usagers de la Bicyclette (FUB), "Génération Vélo", dont l'animatrice régionale pour la Nouvelle-Aquitaine est bénévole au sein de La Fresque du Climat, et qui vise à permettre aux enfants de 6 à 11 ans d’apprendre à se déplacer à vélo en autonomie et en sécurité.


💡 Mais surtout militer, notamment avec l'aide de l'initiative citoyenne locale iCamaGA (tiens, tiens encore avec encore un fresqueur à sa tête !), auprès des organisations compétentes (transports publics, communauté de communes, département etc.) pour :

  • que la ligne de bus de ville soit prolongée pour arriver plus près de notre domicile ;

  • que la route départementale en bas de chez nous et menant jusqu’à la sortie de notre commune soit sécurisée pour les cycliste ;

  • que des solutions d’autopartage soient développées etc.

Adaptation, éducation, actions collectives… autant de pistes qui nous inspirent pour aller toujours plus loin, continuer à réduire notre impact, tout en gagnant en qualité de vie ET en économisant de l'argent, dans le domaine de la mobilité, comme dans bien d’autres !